L'Art est-il un investissement ?

Drouot Montaigne, le 07 février 2008 – la salle est pleine comme un oeuf et il faut se serrer à l'orchestre comme au balcon pour voir ce qui se passe sur la scène. Nous sommes plus de trois cents gestionnaires de patrimoine, collectionneurs, galeristes, commissaires-priseurs ou experts, à être invités par le Centre des Professions Financières, dans cette salle plus habituée aux coups de marteau qu’aux débats d’orateurs.

Le face à face promet d'être passionant. Art et argent ! Le feu et la glace ! Federer et Nadal ! Ying et yang! « Je t'aime, moi non plus »! Indissociables mais en querelles perpétuelles...

Et il se trouve que 2007 a effectivement vu des transactions qui ont modifié les lignes entre ces deux univers. De manière emblématique, l'art contemporain a vu de nouveaux records s'établir, avec des artistes vivants qui ont obtenu de superbes enchères : Damien Hirst et sa vitrine pharmaceutique « Lullaby Spring »:19,07 Millions de $ (Sotheby's – 21/07/2007), Jeff Koons et son coeur de fonte « hanging heart »: 23,56 Millions de $ (Sotheby's- 14/11/2007) – cela se passe de commentaires.

Le contexte était donc favorable, et le débat sur « l'art est-il un investissement? » a été à la hauteur. En introduction Pierre Lelouche, député de Paris, commence par replacer l'art dans sa dimension économique. Ce marché de l’art fait vivre 450 000 personnes en France et celle-ci ne représente que 5 % du chiffre d’affaires mondial du commerce de l’art, contre 25 % à la Grande-Bretagne...

Mais comment bien appréhender dans cette dimension le monde de l'art ? Dans une première partie, le jeu se déroule côté argent autour du sujet: "La Place de l'Art dans la Gestion de Patrimoine". La table ronde est animée par Thierry Bogaty, d'Investir Magazine avec autour de lui Fabien Bouglé (Saint Eloy Consulting), Olivier de Baecque (Avocat), Robert Fohr (Chef de la Mission du mécénat, Ministère de la Culture), Philip Hoffman (Directeur Général Fine Art Fund Londres), Olivier Maman (Gérant du AI Art Fund – SGAM) et Martin Bethenod (commissaire général de la FIAC). Le point de départ de ces réflexions, proposé par Fabien Bougle, ce sont les particularités de l'art en tant qu'investissement : il concerne des biens non fongibles, peu liquides et qui ne procurent pas de rendement. Il est par contre sujet à d'élégantes plus-values. L'art dispose donc de cet atout pour séduire comme véhicule d'investissement : ce n'est pas un bien qui se déprécie par nature, avec au contraire un fort potentiel d'appréciation. En tant qu'objet, il dispose en outre de l'assurance d'une pérennité : si la valeur peut disparaitre, l'oeuvre, elle, restera - « on achète une oeuvre d'art en fondateur d'une dynastie », et en attendant le cas échéant, des jours meilleurs.

De plus, le législateur tient compte des particularismes de l'art en lui octroyant un statut privilégié : exonération de l’ISF, possibilité d’être intégré dans le forfait des « meubles-meublants » lors des successions et … une discrétion vis-à-vis du fisc. D'autre part, pour l'entreprise, la loi Aillagon du 1er août 2003 sur le mécénat est très incitative et a été un réel succés, en faisant passer de moins de deux mille en 2003 à environ huit mille aujourd'hui le nombre d’entreprises mécènes.

Mais alors, quel rendement peut-on attendre de ce type de placement ? Géré comme un fonds, l'Art peut afficher un remarquable taux de rentabilité sur les actifs vendus, malgré des conditions de marché très inefficaces (rémunération des intermédiaires, difficulté d'accés aux oeuvres...). Le Fine Art Fund de Philip Hoffman affiche depuis sa création il y a quatre ans une rentabilité moyenne de 34%… Et la Société Générale présente à son tour le lancement d'un « Art Fund », géré comme un fond de « private equity » et doté de 50 à 100 M €. Rendement annuel visé : 15 à 20%... Sur la question de la correlation de cet actif par rapport aux autres marchés : pas de consensus. Les mécanismes dans le domaine artistique sont éloignés des autres mécanismes de l'économie, mais l'argent afflue ou reflue sur ce marché au rythme de la conjoncture...

Au delà de ces enjeux, la puissance publique revendique une fonction particulière à l'Art : il a un impact sur le rayonnement du pays et participe à une bonne diffusion de la culture. C'est en tout cas, ce que Martin Bethenod va soutenir dans son rapport sur le Marché de l'Art en France qu'il doit remettre au Ministre de la Culture.

Finalement, lors des questions réponses, il est rappelé qu'il ne faut pas réduire le marché de l'art aux transactions qui défraient la chronique, en atteignant des montants vertigineux. Martin Bethenod rappelle que la transaction moyenne dans les maisons de vente de province se situe autour de 100 €.

Dans la seconde partie de cette conférence, l'oeuvre commence à retrouver une vie au-delà de son étiquette de prix, avec « Les opportunités d'investissement du marché de l'Art ». La table ronde est cette fois-ci animée par Guy Boyer, de « Connaissance des Arts », qui a regroupé autour de lui les interlocuteurs suivants : Laurent Noël (Antiquaire), David Nordman, (Commissaire Priseur – Ader), Éric Turquin ( Expert en tableaux anciens), Françoise Claire Prodhon (Conseil en art contemporain), Gilles Fuchs (Président de l'ADIAF) et Rodolphe Janssen (Galeriste à Bruxelles).

Très concret, David Nordman nous donne une grille de paramètres à intégrer pour décoder une oeuvre : 1. le pedigree, avec par exemple, une exposition au Musée d'Art Moderne pour un tableau de Marquet adjugé à 350 000 €, 2. historique: morceau d'escalier de la Tour eiffel (vendu 50 000 FF en 1983 et 180 000 € en 2007!), 3. corpus: faire partie des quelques détenteurs (MOMA,...) d'une oeuvre comme ce morceau d’escalier de la Tour Eiffel et 4. période: il vaut souvent mieux une oeuvre de la bonne période d'un artiste moins côté qu'une oeuvre de second rang, d'un artiste très côté, toutes choses étant égales par ailleurs.

Au-delà de ces critères, Eric Turquin et Françoise Claire Prodhon présentent la collection comme une véritable aventure qu'il faut avant tout préparer en aiguisant sa connaissance: « Aller au Louvre! », exhortent-ils ! L'Art, et la construction d'une collection, demandent avant tout un investissement en travail, avec la possibilité en art contemporain d'être un précurseur.

Le vécu du collectionneur (Gilles Fuchs, Président de l’Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français – ADIAF - et parmi les collectionneurs français les plus actifs) est alors révélateur : « Je collectionne depuis quarante ans et je ne sais pas combien d’œuvres je possède, ni combien je les ai achetées, ni combien elles valent ». En clair, il faut acheter ce qu’on aime et le premier rendement doit être estimé en terme de plaisir – qui peut aussi venir de la réalisation de belles plus-values. La collection est une véritable aventure, où l'on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Le danger pour le collectionneur, c'est la naïveté et l'intérêt, surtout en art contemporain, c'est la rencontre, « qui peut vous faire changer votre vision, un peu comme une rencontre de personnes... ». Enfin, les collectionneurs de l'ADIAF nous explique-t-il sont des passionnés mais n'ont pas tous des fortunes personnelles démesurées : il y une exigence dans la recherche d'oeuvre qui est proportionelle à la rigueur de la gestion du portefeuille dédié à la collection.

Pour finir, le galeriste (Rodolphe Janssen), au contact des différentes manières de collectionner, insiste sur les comportements nationaux : si les Belges par exemple, qui ont une histoire différente de celles des grandes nations historiques, et pas de véritable grandeur à préserver, se tournent résolument vers l'avenir et dépensent plus en art contemporain, c'est sans doute moins le cas des Français, souvent soucieux de redonner d'abord à leur intérieur les fastes d'un autre âge...

L'art est donc bien un investissement où l'approche et les techniques financières sont de plus en plus présentes. Il reste néanmoins bien risqué, et si le passionné gagne à coup sûr, il ne réalise cependant pas forcément ces gains sur base de critères financiers.

Artistiquement vôtre,

Pascal Ronfard – Elandarts.com