
Donner à voir est le titre d’un beau recueil d’Eluard. On n’y voit rien répond avec malice Daniel Arasse. Ce que donne à voir la peinture de Thierry Le Saëc : la peinture, c’est-à-dire la couleur, c’est-à-dire la lumière, c’est-à-dire l’espace. On n’y voit rien puisqu’on en a plein les yeux. La peinture crève les yeux. Donne à voir le silence. Montre ce que la musique dissimule dans ses interstices.
Daniel Kay, 'Ce que les images ignorent'
Elan d'Arts : À quelle mouvance contemporaine vous rattachez-vous ? qui sont vos amis artistes ?
Thierry Le Saëc : Tout d’abord, je suis autodidacte, je n’ai pas suivi un cursus de formation dans une école des Beaux-Arts.
Ma formation, c’est d’abord ma bibliothèque et la lecture avide de nombreuses revues, puis la fréquentation, dès que je le pouvais, des expositions. Professionnellement, j’ai dirigé un service culturel pendant 20 ans et, dans ce cadre, créé une galerie et une artothèque municipales, qui a pris le nom de Pierre Tal Coat, ce dont je suis particulièrement fier. J’ai donc durant de nombreuses années assuré un travail de programmation et de commissariat d’expositions. Parallèlement depuis 1986, je me suis engagé dans un travail de création personnelle. Ce sont toutes ces facettes qui m’ont formé, on peut dire d’une certaine manière que ma formation me vient bien «de mes amis artistes» comme vous le dites.
Depuis 2000, je me consacre exclusivement à mon travail de plasticien. Je garde aujourd’hui ce même besoin, cette même nécessité de me confronter au travail des autres artistes, d’aujourd’hui ou d’hier. Je crois en un continum de la création. Comme hier, ma bibliothèque reste pour moi une source essentielle pour mon travail et pas seulement les livres sur l’art, mais aussi la littérature et plus précisément la poésie. Je m’aperçois aujourd’hui que les artistes que j’aime sont souvent ceux qui ont eu un rapport très fort avec le livre. Je pense, bien sûr, à Tal Coat, mais aussi à A Tapies, Geneviève Asse ou, pour rester dans l’actualité, à un peintre comme Ràfols-Casamada (je viens de réaliser un livre d’artiste d’hommage Pour Ràfols-Casamada, pour la galerie Vidal St Phalles).
Je me méfie de la spontanéité, de la prédominance de l’affect ou de la gestuelle. Il me faut d’abord construire mentalement l’œuvre avant de la réaliser et de vérifier ensuite la justesse ou non de cette image mentale. C’est aussi cela qui m’a intéressé dans des mouvements comme Support Surface, le conceptualisme ou le minimalisme.
Pour répondre précisément à votre question, mes amis artistes sont le plus souvent issus de l’abstraction, mais une abstraction nourrie du monde. De Matisse, j’ai été fasciné, comme de nombreux artistes, par le travail sur la couleur qui devient en soi un espace mental. J’ai aussi une admiration pour tous les artistes « constructivistes » de Malevitch à Morellet. Dans cette mouvance j’aime particulièrement le travail de Gottfried Honnegger, Aurélie Nemours et Helmut Federle. Bien sûr il y a aussi les plasticiens du mouvement Color Field, Rothko, Clyfford Still, Barnett Newman et plus tard Ryman, Brice Marden, David Tremlett, Mangold, James Bishop qui m’ont particulièrement intéressé comme tous les peintres qui seront issus de ces mouvements et défendus en France, par ce grand galeriste qu’est Jean Fournier –Viallat, Degottex, Hantaï, Buraglio, Palermo…. Voilà, là est ma famille.
Mais je veux quand même préciser que pour moi ce sentiment d’appartenance n’est en rien exclusif. Je reste curieux et ouvert à bien d’autres approches, à bien d’autres mouvements picturaux. Pour paraphraser Tal Coat, il faut rester ouvert, disponible et accueillant. Ainsi je m’intéresse aussi à des artistes qui n’hésitent pas, comme Jean-Pierre Pincemin, à aller là où on ne les attend pas, j’aime cette attitude irrévérencieuse, sur la corde raide en quelque sorte ! Je pense très fortement que l’on peut aimer Ryman et Bazelitz, pour prendre 2 artistes très différents, la dichotomie figuration/abstraction, si elle permet de classifier, est par contre réductrice de la complexité de la peinture ou de toute autre forme de pensée plastique.
Pour terminer cette galerie personnelle, dernièrement je viens de découvrir, grâce à Jean-Pascal Léger, un artiste allemand (inconnu en France) Jürgen Partenheimer qui a – entre autres - un travail remarquable de dessins, nourris de toutes ses expériences sensorielles, de ses voyages, de ses lectures. Je me sens de grandes affinités avec sa démarche, il transcende la réalité, s'en nourrit et la pousse au bord du gouffre, là où tout est possible, l’Imago Ignota.
E.A. : Vous semblez utiliser avec une égale aisance le Dessin, la Gravure, la Peinture : est-ce à dire que votre fil directeur est dans la représentation, et pas dans le médium?
T.L.S. : Oui, pour moi le médium n’est qu’un moyen, il permet de dire, de peindre, de penser ... J’entends souvent dire que tel ou tel médium ne serait plus « contemporain », ne serait plus pertinent à décrire le Monde, qu’il serait définitivement obsolète. On le dit de la peinture ou de la gravure plus particulièrement en France. Je dis que cette approche est stupide car l’œuvre n’est pas faite de son matériau mais de sa pensée, le matériau permet, conduit la pensée. C’est pour cela, qu’en tant que plasticien, je veux disposer de tous les outils existants, de tous les médiums – du crayon à l’image numérique- je ne me refuse rien à priori, à la seule condition que cela soit pertinent, voir efficace avec le propos développé. Comme Godard dit que le travelling est d’abord une question de morale, l’outil, le matériau utilisé doivent procéder de cette nécessité. Dans ce sens, oui le fil directeur est dans la représentation et non dans le médium.
E.A. : Vous avez réalisé un nombre important de livres d'artiste en tant que graveur/plasticien en collaboration avec des auteurs : quelle place la littérature tient-elle dans votre oeuvre ?
T.L.S. : Elle tient une part essentielle. Tout d’abord par une histoire personnelle ; adolescent, j’écrivais des poèmes, après quelques publications, j’ai cessé de rechercher des éditeurs. En 1989 j’ai appris à graver avec comme objectif de réaliser des livres d’artiste, d’abord sur mes propres textes et très rapidement en complicité avec des auteurs contemporains. Le travail d’atelier a donc toujours été fait en parallèle au livre. L’un nourrissant l’autre, sans aucune hiérarchie. Plus généralement, c’est aussi un intérêt essentiel pour les œuvres sur papier. Le dessin est souvent la part la plus intime, la plus aiguisée de l’œuvre, son squelette qui permet à l’œuvre de tenir debout.
Dans le livre d’artiste, l’illustration ou l’image (gravure, peinture, photographie, images numériques ou virtuelles ou toute autre technique), doit d’abord s’inscrire dans un dialogue vivant avec le texte. Comme le dit justement Yves Peyré 'Voir et lire peuvent se fondre en un seul et même acte, mouvement profond du regard qui embrasse cosmogoniquement deux ordres de la réalité pour susciter une entité seconde.' (Y. Peyré Peinture et poésie, le dialogue par le livre. Éditions Gallimard. 2001.)
Ce dialogue peut être fait de connivence, de sensualité mais aussi il peut être rude, violent et perturbateur. Image et écrit, aucun asservissement de l’un à l’autre. Ce qui me passionne dans le livre d’artiste, c’est la recherche de ce 3ème corps qui serait le lieu même du livre, plus tout à fait le corps du peintre ni celui du poète ou de l’écrivain, un corps autonome qui revendiquerait sa place et la nécessité de sa présence. Une effraction créatrice dans l’intimité de chacun des protagonistes pour faire surgir l’espace du livre. C’est à cette exigence que j’ai tenté de répondre en complicité avec les auteurs qui ont bien voulu m’accompagner. (A. Jégou, A. Le Beuze, E. Rougé - C. Juliet - B. Noël - D. Sampièro - M. Benhamou – D. Kay – C Madézo – P. Toreilles – Guillevic – L. Degrotte – P. Keineg – J. Gaucheron – P. Magnenat – D. Sallenave —JP Michel…).
Il est difficile de bien nommer l’apport singulier de cette expérience dans mon travail, mais je sais qu’elle en est une des parts les plus importantes, comme une source irrigue le fleuve.
elandarts.com est heureux de présenter une sélection de 9 de vos dessins de votre récente série intitulée 'De natura rerum' : est-ce le célèbre poème de Lucrèce, comme un souvenir d'Epicure, qui a guidé ici votre inspiration ?
T.L.S. : Je ne suis pas parti du texte de Lucrèce, cette série ne ressort pas du livre d’artiste. Elle tourne autour de la question du végétal, des formes organiques, du vivant, de la feuille à la cellule. Ce n’est qu’à un moment donné, dans la construction de cette importante série de dessins (plus 180 à ce jour) que ce titre générique m’est apparu. Même si la plupart du temps je ne titre pas les œuvres (je ne veux pas les enfermer dans une seule et même définition, je préfère laisser au regardeur la liberté de construire son propre univers), pour cette série, j’ai eu le sentiment de la justesse de ce titre comme le fil retient le linge et l’empêche de s’envoler.
Maintenant, à posteriori, ce poème de Lucrèce qui se présente comme une tentative de « briser les forts verrous des portes de la nature », c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels, ne peut que me séduire. Vous voyez encore la littérature et le livre !
E.A. : Cherchez-vous l'ataraxie ou le dérèglement des sens ?
T.L.S. : Dans le cours du travail, ce ne sont pas des questions que l’on se pose, sinon il serait impossible de continuer et, pour le coup, cela empêcherait toute tranquillité de l’âme pour reprendre une formule épicurienne. Par contre, toute œuvre véritable doit tendre à se libérer du fardeau des superstitions, elle doit participer à la libération de chacun d’entre nous. Sans vouloir être prétentieux, je crois qu’il ne peut y avoir de réelle liberté sans art, il en est la substance, le passeur, le ciment qui nous lient tous par-delà les époques et les contingences. Des grottes de Lasceau au Minotaure de Picasso, l’art nous redit que nous sommes de ce Monde, sur cette petite planète fragile, égarée dans le cosmos, mais irrémédiablement solidaire, dans un chaudron commun.
Donc ni l’ataraxie ni le dérèglement des sens, chaque formule enfermant trop définitivement l’acte créateur, mais peut-être tout cela à la fois. Dans un texte sur mon travail, le critique Maurice Benhamou a écrit : Au fil des œuvres de Thierry Le Saëc, une même quête de silence, de retrait au cœur de cette matérialité, vers presque rien – ou rien. Non pas rien. Tout dans rien. Une esthétique de la présence.
Pour terminer, je vous cite un petit texte que j’ai écrit, il y a quelques années pour un catalogue :
Être dans le dénuement, dans l’attente et au plus profond chercher le Monde, celui que nous portons et celui qui nous entoure.
Chercher, creuser. Être attentif au chant de l’oiseau, au bruit du moteur dans la cour, au vent qui pousse les nuages, aux sillons blancs laissés par l’avion dans le ciel, à la rosée qui embue la vitre, aux chuchotements ou à la ferveur de ceux qui passent dans l’allée et à ce clair matin qui s’annonce.
Chercher, creuser. Être dans le dialogue avec ceux qui furent, chercher, creuser.Être parmi les siens aujourd’hui, chercher, creuser.
Être dans le temps de l’action et travailler le temps, l’espace, la lumière. Prendre le chemin le plus droit ou le plus tortueux mais chercher, creuser.
Être autant dans la question que dans la réponse et tenter sans cesse une lucide traversée des apparences.
Propos recueillis le 16 juin 2009, à Languidic