ENTRETIEN
avec CHRISTIAN JACCARD
Elan d'Arts : Depuis les années 60-70 qui marquent le début de votre appropriation du feu, la combustion sous différentes formes est omniprésente dans votre oeuvre.
Qu'est-ce qui est le plus important, le plus chargé de sens, pour vous : est-ce le moment-même de la combustion -le moment où le feu crépite-, ou les marques laissées par la combustion ?
Christian Jaccard : Ce sont effectivement les traces pulvérulentes laissées par les flammes issues du gel thermique et leur caractère ambivalent est chargé par la symbolique de la poussière – force créatrice - ; on la compare à la semence et au pollen des fleurs. Dans la Genèse, l'homme est dit formé de la poussière du sol et sa postérité comparée à la poussière. A contrario elle est signe de fin. Certains peuples couvraient de poussière leur crâne en signe de deuil et on fait allusion à la poussière de la mort. Cette cendre aux tonalités noires est l'autre aspect emblématique des marques laissées par la combustion. Le noir est la couleur de la substance universelle de la materia prima et de l'indifférenciation primordiale. Il absorbe la lumière et ne la rend pas. Il évoque les ténèbres de la nuit, l'obscurité des origines, ce gouffre aux profondeurs abyssales. Mais grâce à lui, il incarne la terre fertile, le réceptacle qui prépare une renaissance de la vie.
Et dans mes rêves, l'apparition du noir m'invite à prendre contact avec mon univers instinctif primitif qu'il s'agit d'éclairer, alors que le blanc aurait tendance à m'oppresser.
EA : Vous avez beaucoup exposé à l'étranger, et notamment au Japon.
Ce pays revêt-il une proximité culturelle particulière avec la combustion ?
CJ : Les expositions au Japon sont la conséquence de séjours et de voyages dans l'archipel au cours desquels le poids de la culture occidentale s'évanouit quelques temps de mon esprit. La complexité de l'univers japonais, son histoire, ses traditions et son actualité n'ont pas produit d'effets secondaires sur mes objectifs artistiques. Bien que cette période ait été comme une sorte de thérapie, mes préoccupations plastiques intégraient déjà la thématique des noeuds, la problématique du feu et le trinôme noir-rouge-blanc dont la philosophie japonaise est imprégnée.
EA : Vous avez été l'un des invités d'honneur de L'Art dans les chapelles pendant l'été 2006 avec Nicolas Fedorenko et Bernard Moninot.
Vous avez parallèlement à cet évènement travaillé avec Eric Seydoux sur une sérigraphie sur Chromolux représentant une combustion*.
Pouvez-vous nous parler un peu de ce travail ? Comment est-il possible d'allier combustion et tirage multiple ?
CJ : L'imposition des résidus d'une combustion sur un support est une manière aléatoire et paradoxale de traduire, de cristalliser l'état d'un délitement. Par son transfert sur une trame de soie puis sur un chromolux effet miroir celle-ci perd son statut éphémère et sa duplication est à nouveau une forme de sédimentation, c'est à dire la transposition cavalière d'une trace originelle.
EA : Je viens tout juste de visiter votre tableau éphémère en la Chapelle de la Trinité – Castennec à Bieuzy-les-eaux, en Bretagne. Tous les murs en enduit blanc de la chapelle sont recouverts de marques de combustion. Le résultat est saisissant et grandiose, et ce tableau éphémère m'a paru s'intégrer parfaitement dans ce lieu dédié au culte.
Quelle dimension spirituelle accordez-vous à ce tableau éphémère ?
CJ : C'est la famine, la peste noire, la Guerre de cent ans comme terreau d'une histoire douloureuse et d'autre part le lieu de culte millénaire bâti sur un site visité durant des siècles par des centaines de générations qui génèrent dans mon esprit une forte émotion et provoquent cette démarche sous forme de tableau éphémère dont la précarité est à l'image de ma pensée fragile, dont les ombres légères et pulvérulentes me rappellent les faiblesses de la mémoire. Mais c'est aussi dans ce lieu consacré et hanté par le spectre du buisson ardent, l'autre métaphore désignant la brûlante révélation de la présence divine.
EA : Depuis le début des années 1990, vous avez conçu à plusieurs reprises des interventions éphémères dans des lieux chargés d'histoire, comme le Puits Couriot au Musée de la Mine à Saint Etienne, la Friche de la Seita à la Belle de Mai à Marseille, l'hôpital Charles Foix à Ivry-sur-Seine, et toute récemment la Chapelle de la Trinité-Castennec.
Comment percevez-vous l'éphèmère dans vos interventions ? N'êtes-vous jamais tenté de laisser en place ?
CJ : Je la perçois comme un acte furtif et nomade, un geste rapide comme le gestuel des flammes où la mobilité des énergies se conjugue, se juxtapose et où la performance du feu et de sa progéniture – les flammes en l'occurence – sont la phase active et primordiale de l' éphémère. Même si je suis l'instigateur et le pyronaute, ma conduite ne fait qu'accompagner l'achèvement de l'érection ignigène et sublime du sexe incandescent. Je comprends qu'à travers cette "éphémèreté" mon passage n'est que l'arpentage de l'opacité d'un lieu de mémoire et qui fut hier un lieu de vie dont la densité de l'histoire et son recensement m'échappent aujourd'hui.
Propos recueillis le 10 octobre 2006 à Paris
Sérigraphie originale, signée et numérotée
sur Chromolux.Tir...