Entretien avec Bertrand E., Collectionneur
1. Tout d’abord, comment peut-on définir brièvement ce qu’est un collectionneur ? Comment le devient-on : héritage génétique ou accomplissement de sa personnalité ? Péché mignon ou principe de vie ?
Je n'ai pas commencé par l'Art. Ma première rencontre avec un objet se déroula autour de mes 13 ans par la découverte d'un Louis XIII sur une butte de la forêt de Fontainebleau. C'était là l'objet le plus ancien que je pouvais toucher et contempler. Immédiatement il se transforma en question. Qui était ce roi ? Comment vivait-on en ce temps ? Qu'y avait-il à cet endroit ? Au fil des lectures qui suivirent, l'objet me racontait son histoire et celle de son époque.
Ce fut comme un déclic. Une recherche de sens qui allait nourrir chaque nouvelle rencontre avec un objet. Ils devinrent ainsi passeurs des métiers d'hier, de civilisations éteintes, de peuples nomades. Ils racontent avec pudeur la mémoire des gestes, dans la profondeur des patines, par les formes émoussées d'un usage prolongé...
Ainsi aujourd'hui, pas un objet collecté ne reste silencieux. Ils s'affirment pour moi comme autant de balises dans l'encyclopédie du temps et tissent un lien intime avec nos anciens comme une main tendue à travers les siècles.
C'est dans cette quête autour des objets, qu'un matin je me suis réveillé collectionneur. C'était sans doute implicite pour mes proches mais il me manquait ce fil rouge qui donne une direction à une collection, comme un choix de vie, un témoignage pour les autres, un accomplissement de quelque chose d'important.
Voilà c'était décidé, le point de convergence serait celui des arts nomades, de la frontière du néolithique aux créations contemporaines de Papouasie et des Aborigènes d'Australie, rencontre de l'esthétique, de l'utile et du divin.
Le poème de Lamartine découvert à 9 ans et jamais oublié prenait corps, "objets inanimés avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?".
2. Vous êtes spécialisé sur l’art aborigène d’Australie, un domaine qu’Elan d’Arts regarde de près : comment distinguer la tendance lourde de l’effet de mode ? Que se passera-t-il lorsque le musée du Quai Branly aura eu le temps de prendre un peu la poussière ?
3. A Paris, un confrère (Galerie Prazan) a pris l’heureuse initiative de présenter la collection d’un homme de cinéma, Alain Delon. Dans son édition du 28 avril, Le Monde mentionnait que l’on pouvait y découvrir « une personnalité d’écorché vif, balançant entre le zen et la violence la plus pure. » Pensez-vous effectivement qu’une collection puisse révéler autant sur son propriétaire ?
4. Enfin, comment appréhendez le nouveau média internet pour le collectionneur que vous êtes: ennemi ou ami ?
Parcourir les musées, découvrir des oeuvres, différents styles, écoles, époques, permet de forger son regard, d'affiner son goût, de dessiner son propre chemin dans le monde de l'art ou sur les pas d'une collection. Mais il faudrait tant d'années pour visiter les musées spécialisés dans un domaine.
C'est là qu'internet joue un rôle privilégié. Les collections entières de musées sont disponibles sur la toile et vous permettent de faire des recherches ciblées. Les galeries d'art en ligne, leurs expositions temporaires permettent également de se tenir au courant d'un mouvement artistique. Les grandes maisons de ventes aux enchères offrent de leur côté sur internet une idée de la côte des artistes ayant déjà pignon sur rue.
En peu de temps vous pouvez découvrir des milliers de toiles, discuter avec des spécialistes, adhérer à une communauté. Ce qui demandait hier des années est à la portée d'un clic et d'une bonne paire de lunettes et donne un incroyable accélérateur à nos domaines de connaissance.
Quant à l'achat, j'achète bien souvent des toiles sur base de photos à travers la toile. Très vite le regard est aguerri et distingue l'essentiel. Si j'ai un doute ou si le prix de l'oeuvre est très important je n'hésite pas à demander un agrandissement, ou une photo avec un format supérieur pour l'observer en détail avec mes logiciels de gestion d'images. Je n'ai jamais été déçu par un achat. Des relations de confiance se construisent avec les galeries en ligne par des échanges épistolaires principalement (décalages horaires obligent) et cela donne l'occasion d'étendre encore son réseau et d'approfondir ses connaissances. Oui internet est formidable.