ENTRETIEN
avec BERNARD COUSINIER
*** passeplan
Elan d'Arts : Tout d'abord, arrêtons-nous sur un terme qui semble être un important fil conducteur dans votre production artistique actuelle - qu'entendez-vous par le terme de Passeplan?
Bernard Cousinier : Tout mon travail s’est construit à partir du rectangle, du tableau traditionnel – le tableau en tant qu'idée, comme lieu qui reçoit la peinture. Ce rectangle, donc, je l'ai transformé avec l'intention de lui faire perdre de sa qualité centripète. J’ai recherché la dualité : j’ai voulu qu’il soit aussi vers l'extérieur. A la fois dedans et dehors. Cela m'a amené à transformer ce rectangle en y découpant des parties sur ses côtés latéraux. Le processus a été graduel. Ces coupes, faites de manière dissymétrique, installent un déséquilibre dans le rectangle, une invite au mouvement. Je l’appelle alors passeplan.
Il y avait donc l'intention d'être là et ailleurs, d'être dedans et dehors, d'aller derrière le passeplan, avec la surface qui le supporte et aussi vers son avant, en l’épaississant vers le volume et plus tard l’architecture du lieu et l’espace du spectateur.
*** mises en place et architecture
EA : Qu'en est-il de la peinture murale réalisée en 2004, dans le cadre du Festival de L'art dans les chapelles, en la Chapelle Notre-Dame de Joie à Le Gohazé, Morbihan ?
BC : J'ai réalisé une peinture sur les murs même de la chapelle en utilisant un procédé à base de chaux ( chaux aérienne). Je me rapprochais ainsi de la tradition du mural et ne procédais pas uniquement à un recouvrement d'une peinture sur un mur. J’étais un peu plus dedans...
En ce qui concerne l' oeuvre en elle-même, lorsque je suis rentré dans la chapelle, et y ai vu cette voûte décorée par un magnifique bleu dans de grands rectangles entourés de gris …
EA: Cela s'intègre merveilleusement bien à votre oeuvre, c'est assez incroyable, à se demander même si ce n'est pas vous qui êtes intervenu sur la voûte!
BC: Effectivement, le but est de s’intégrer.
Pour tous les artistes qui sont intervenus dans ces chapelles, que ce soit Christian Jaccard ou Janos Ber ou les autres, le désir de s'y intégrer a été primordial. La volonté de faire corps d'une certaine manière avec le lieu, et non pas seulement d'y ajouter quelque chose.
On veut bien sûr ajouter notre travail, mais en même temps le faire en relation avec ce qu'il y a déjà. J’éprouvais devant ces rectangles de la voûte une sensation particulièrement familière ; ils me renvoyaient bien sûr à la base de mon travail, au maintien du tableau, et en plus, la juxtaposition sérielle de la composition me permettait d’emblée d’inscrire avec mes passeplans le mouvement et l'idée du passage.
Je cherchais depuis pas mal de temps à inscrire des séries de passeplans qui pourraient développer de manière physique un mouvement de passage . Alors là, ça tombait idéalement bien, non seulement avec la composition de cette décoration * mais aussi avec la fonction de ce lieu de culte où des gens «entrent vers» et «ressortent» : lieu de passage déjà inscrit, et qui se superpose avec celui que je sollicite pour le spectateur.
Il y a eu : la mise en place dans l’espace blanc du mur de la série par la forme et la composition, puis l’impulsion du rythme, une sorte de respiration entre formes, couleurs et ce qui les entoure, la recherche d’un certain mouvement d’équilibre.
Pour la couleur, j'ai choisi un rose, pour plusieurs raisons :
tout d'abord par opposition avec ce bleu de la voûte, et puis le rose est une couleur que j'affectionne particulièrement; sa forte présence est en attente, elle a un côté délicat, un peu féminin peut-être, et ce rose- rouge renvoi à notre chair.
Donc c'était cela, la mise en relation de mes formes, avec celles déjà existantes. Mais encore une fois, je n'ai presque rien fait, tout ou presque était déjà là.
Et il y a, ce que je crois possible de ressentir dans certaines de mes mises en place, l’articulation d’un mouvement simple, et sans heurt, uniquement fait du renvoi des formes avec ce que qui entoure, lié donc à cette architecture dont nous parlions. Cette relation parle d' équilibre, de rythmes, de tension, de pulsation... Je suis à la recherche de ces notions un peu simplistes.
EA : Mais alors, comment faut-il voir le lien entre l'architecture d'un lieu et l' oeuvre que vous y créez ?
BC : L'architecture intervient dans mon travail comme un moyen et non comme un but ou une recherche en soi. C'est une rencontre qui se fait petit à petit.
*** sérigraphie
EA : Vous avez réalisé en 2006 une belle sérigraphie avec les Ateliers d'Eric Seydoux. Pouvez-vous nous en parler, notamment par rapport à cette notion de passeplan? Peut-on toujours utiliser ce terme dans le cas d'une oeuvre à tirage multiple comme celle-ci ?
BC : Il y a effectivement une grande différence car je considère cette sérigraphie comme étant représentative de la chose, mais n'étant pas la chose en elle-même. Elle est une évocation et non pas une redite, ni une reproduction de ce qui a été à la chapelle.
Elle ne fait que référence à ce qui a été : par la couleur (même si elle est différente), et par les formes – la série de ces 3 formes rappellent les 4 de la chapelle ou d'autres aussi que j'ai imaginées par ailleurs et qui reprennent ce même dialogue d’ensemble, mais là, avec la sérigraphie, on n'est plus dans les passeplans. On est dans une représentation. Le passeplan, lui, c'est la mise en corps de la chose.
Ce que vous voyez là sur ce mur à l’alelier, sont des séries de petits passeplans qui font 40 sur 60 et qui eux sont en sur-épaisseur. Ils se détachent du mur, vont vers l'avant, et génèrent des espaces qui oscillent entre les différentes formes et en génèrent d'autres par des vides qui dialoguent à leur tour. Ce sont des passeplans.
EA: Car ils sont fixes au mur...
BC: Oui, ils sont fixés au mur. J'ai fait toute une série de toiles acryliques que j'appelle TER, qui sont en fait des «Tableaux En Représentation». Ils mettent en place des visions d'atelier crées par les passeplans et les volumes qui en sont issus. Elles n’ont pas les qualités physiques du passeplan.
Elles sont des représentations, des visions que j'ai moi dans l'atelier. Elles sont peintes, je les montre rarement, c'est plutôt pour moi que je les fais,
EA: Pour revenir sur le principe même du multiple, est-ce une première pour vous?
BC : Oui, c'est la première.
*** utopie
EA : Dans l'un de vos textes vous parliez d'utopie, l'utopie que vous placez dans une oeuvre. Est-ce que la notion d'utopie est importante pour vous ?
BC : J'ai joué avec ce mot pour dire une chose très simple. En fait, nous faisons tous des projets sur nos bagages et ce qu'on trimbale avec, ces projets sont toujours en état d'utopie tant qu’ils ne sont pas réalisés. Des choses qui ne peuvent exister qu'à condition d'aboutir à une quelconque réalisation, inscription nécessaire dans l'espace physique où nous sommes. Et donc, je les dis utopiques tant qu'elles ne sont pas réalisées. Elles sont en devenir.
On projetait pour la 3ème année dans la chapelle, de faire une autre réalisation. Ne voulant pas défaire l’unité à l’intérieur, j’imaginais une structure à l'extérieur. C'était une structure de 3,70m de haut en bois, peinte un peu comme celle que vous avez vu à Issoire. Une couleur rose-rouge allait rappeler la couleur à l'intérieur, avec certaines faces de gris ; c'était une structure évidée qui renvoyait aux formes passeplans de l'intérieur. Elle devait être située dans l'angle que forme le calvaire à l'extérieur avec la porte d'entrée.
On n'a pas pu le faire parce qu'on n'a pas eu la permission de creuser dans le sol ses plots de stabilisation. Le creusement dans ce genre de sol est interdit , il aurait fallu demander une permission qu'il n'était pas facile d'obtenir, ça aurait duré. Donc on a dû à regret abandonner le projet.
L'utopie c'est bien beau, mais je préfère quand même réaliser.
* décoration du 19ème siècle
Propos recueilis à Saint-Maur des Fossés, le 16 octobre 2006
Bernard Cousinier Sans titre, Bernard Cousinier
Sérigraphie originale, signée et numérotée,
Tirage à 45 exemplaires.... Plus d'info